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2 | Études des sciences et de la production scientifique : écosystèmes pré-existants

L’étude des sciences et technologies (STS) | Les sciences des « mesures » : scientométrie et bibliométrie

Published onMay 16, 2022
2 | Études des sciences et de la production scientifique : écosystèmes pré-existants
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L’étude des sciences et technologies (STS)

Le domaine transdisciplinaire des études des sciences et technologies (Science and Technology Studies) regroupe un ensemble de recherche visant à « comprendre les aspects historiques, politiques, culturels, conceptuels et pratiques de la science, et de ses implications »1. Ces études s’inscrivent dans un vaste ensemble de travaux initiés dès les années 1960 associés à la sociologie des sciences, l’histoire des sciences, la philosophie des sciences et aujourd’hui à la croisée entre différentes disciplines (sciences politiques, économie, sciences de l’information et de communication, etc.). Plusieurs courants de pensées, d’écoles se rencontrent avec des approches théoriques, méthodologiques et des objets de recherche variés2. Ces courants sont au fondement même des mouvements actuels de recherche sur la recherche et de science ouverte :

« Il existe une vieille tradition de la sociologie des sciences qui préexiste au mouvement de la science ouverte (paysage académique, approche bibliométrique, histoire). Ces principes sont des clefs de compréhension de la science et représentent une force importante et connue en France et à l’étranger. » Marin Dacos

Sans volonté d’exhaustivité, nous pouvons citer quelques champs de recherche notamment les fondateurs sur les communautés scientifiques autour des normes en science3, l’étude des réseaux de chercheurs et leurs influences sur la diffusion des connaissances, la construction sociale des connaissances scientifiques dans un cadre organisationnel et institutionnel donné. Dans les années 1980, les STS se sont aussi développées autour d’approches ethnographiques et qualitatives (anthropologie de laboratoires et des savoirs). Les technologies dans la production scientifique sont devenues un objet majeur d’étude notamment concernant les interactions entre sciences, technologies et société face à une défiance de plus en plus grande face aux technosciences4. Les technologies numériques sont aujourd’hui aussi au cœur des problématiques de recherche aussi bien sur les transformations des pratiques des chercheurs associées aux données (data driven research) que des modalités d’une économie de l’immatériel. La science ouverte fait l’objet d’un nombre de travaux grandissants ces dernières années (cf. encadrés « Exemple de projet » et « Exemples d’ouvrages » ci-dessous).


Exemple de projet et d’ouvrages
  • Dirigé par Sabina Leonelli, le projet « A Philosophy of Open Science for Diverse Research Environments (PHIL_OS) » lauréat du Conseil européen de la recherche pour la période 2021-2026, et emblématique d’une approche en philosophie des sciences des pratiques actuelles de recherche en science ouverte. https://socialsciences.exeter.ac.uk/sociology/staff/leonelli/

  • Sönke Bartling et Sascha Friesike, Opening Science : The Evolving Guide on How the Internet is Changing Research, Collaboration and Scholarly Publishing (Springer, 2014).

  • Sabina Leonelli et Niccolò Tempini, éd., Data Journeys in the Sciences (Springer International Publishing, 2020), https://doi.org/10.1007/978-3-030-37177-7.


Les perspectives économiques et politiques se retrouvent aujourd’hui aussi dans le champ des études des politiques d’innovation (innovation and policy studies) afin de savoir piloter le système de recherche et son impact économique et sociétal5. Ces travaux sont menés dans des centres de recherche spécialisés. Pour la France, on peut noter le Centre de Sociologie de l’Innovation de l’École des Mines Paris Tech, l’Institut francilien Recherche Innovation Société (IFRIS). D’autres disciplines des sciences sociales y sont associées comme les sciences politiques, l’économie ou encore le droit qui joue un rôle majeur pour la gestion et la valorisation de ressources immatérielles. Ces dernières travaillent depuis longtemps à comprendre l’impact social et économique de la production scientifique et de l’innovation avec des sujets variés d’étude comme l’anthropologie des sciences et des techniques, les politiques de recherche et d’innovation, ou encore la construction des marchés et des usages.


Exemple de centre de recherche
  • Centre de sociologie de l’innovation (CSI), École des Mines Paris Tech6

    « En s’appuyant sur les acquis des STS (Science and Technology Studies) et des démarches d’inspiration pragmatiste, le CSI développe des recherches sur ces problèmes publics et sur les enquêtes que mènent à leur propos une pluralité d’acteurs. Ces recherches examinent les connaissances et les dispositifs que produisent les acteurs pour qualifier les problèmes en cause et dire comment ils les concernent. Les approches mises en œuvre visent à renouveler l’ancien slogan de la théorie de l’acteur-réseau, « suivre les acteurs eux-mêmes », en recherchant la coopération avec les personnes et les collectifs qui s’efforcent de faire compter ces réalités inédites et conçoivent de nouvelles manières d’en rendre compte : publics, usagers, pouvoirs publics, entreprises, scientifiques, activistes, associations… » https://www.csi.minesparis.psl.eu/recherches/


Comme le souligne une personne interrogée, les nombreux travaux d’étude des sciences sous différents angles (qualitatifs, quantitatifs, différentes écoles, différentes données étudiées) sont souvent ignorés par de nouvelles communautés plus récentes. Leur fondement sur des approches observationnelles et descriptives dépeint de nouvelles démarches plus prescriptives et interventionnelles (cf. la partie du chapitre 3). À ce vaste domaine de recherche s’ajoute un autre domaine ayant une longue histoire de recherche dès les années 70 concerne les « sciences des mesures »7.

Les sciences des « mesures » : scientométrie et bibliométrie

Les sciences des « mesures » est l’expression générique employée ici pour se référer aux travaux quantitatifs d’étude de l’information et de la documentation scientifique (Library and Information Sciences) visant à mettre au point des indicateurs pour aider au repérage d’informations clefs relatives à la production scientifique. Ces méthodes se fondent sur des calculs mathématiques et statistiques appliqués par voie informatique. Si l’on parle de bibliométrie pour l’étude plus précise des publications scientifiques issues de bases de données tels que Scopus (Elsevier) ou Web of Science (Clarivate), le terme de scientométrie inclus plus largement une diversité d’objets et d’approches employées pour mesurer la production de recherche scientifique contemporaine, en prenant en considération l’évolution de la communication et de l’évaluation scientifique (données, métadonnées, métriques alternatives, pre-print, DOI, etc.). Aujourd’hui, des travaux par exemple à la croisée avec la linguistique et l’informatique se basent sur les techniques de fouilles de textes (text and data mining) pour repérer de l’auto-plagiat, étudier la structure des articles scientifiques, détecter des erreurs dans la science et se questionner sur les mécanismes possibles d’auto-correction de la science. Différentes méthodologies notamment celles associées au machine learning et au traitement automatique des langues (Natural Language Processing) sont mises en application pour étudier les productions scientifiques.


Exemple de revues
  • Journal of Infometrics

« Journal of Informetrics (JOI) publie des recherches rigoureuses et de qualité sur les aspects quantitatifs des sciences de l’information. Le journal se concentre principalement sur des sujets en bibliométrie, scientométrie, webométrie, brevetométrie, altmétrie et évaluation de la recherche. » https://www.sciencedirect.com/journal/journal-of-informetrics

  • Scientometrics

« La scientométrie s’intéresse aux caractéristiques quantitatives de la science et de la recherche scientifique. L’accent est mis sur les enquêtes dans lesquelles le développement et le mécanisme de la science sont étudiés par des méthodes mathématiques statistiques. » https://www.springer.com/journal/11192

Exemple de laboratoire universitaire en France
  • Équipe de recherche de Lyon en sciences de l’Information et de la COmmunication (ELICO)

« Les cadres épistémologiques et théoriques, à partir desquels les membres d’ELICO développent leurs objets de recherche […] sont formulés en trois couples conceptuels : Discours-représentations / Normes-institutions / Savoirs-documents. Ces trois couples fondent la production de savoirs théoriques et empiriques sur les processus infocommunicationnels selon une perspective d’analyse critique et politique. Il s’agit de prendre en compte les différentes dimensions constitutives des données, des discours, du document, et de se saisir de manière critique des modèles de publication et des dispositifs ; de prendre acte des propriétés matérielles et symboliques des dispositifs médiatiques (supports, formats, textualité, écriture, éditorialisation) ; de mobiliser des démarches situées visant à caractériser les modalités politique, économique, sociale de l’agir communicationnel. » https://elico-recherche.msh-lse.fr/lunite


Une des thématiques majeures d’intérêt de ce courant de recherche concerne la création d’indicateurs et de métriques se fondant sur des bases de données de publications scientifiques. Les premiers indicateurs notamment le facteur d’impact développé au sein de l’ISI (Institute for Scientific Informations) par E. Garfied a été développé afin d’aider les bibliothécaires à se repérer et faire des choix éclairés sur les abonnements à opérer sur tels ou tels revues8. Les observatoires des Sciences et Techniques ont un rôle prépondérant dans le suivi et l’évaluation des politiques publiques de recherche pour donner un aperçu des productions scientifiques et aider à l’évaluation de la recherche (financement, carrière, etc.). Comme le rappelle Vincent Larivière, ces disciplines ont travaillé depuis de nombreuses années « main dans la main » avec les politiques publiques pour venir assister les modes de décisions et l’évaluation de la recherche sur la base de l’analyse quantitative des productions et informations scientifiques. Au-delà des indicateurs, les problématiques de contrôle qualité et de reconnaissance de contributions de différentes natures sont prégnantes et comme l’indique David Pontille concernent aujourd’hui de nouveaux outils et objets numériques. Par exemple, les identifiants uniques (ORCID, DOI, ROR, etc.) articulés à des métriques alternatives sont au cœur des sujets de recherches mais également de critiques et de réflexivité quant à l’usage d’indicateurs notamment à des échelles individuelles.

Un aspect « critique » et réflexif est souvent mis en avant par les communautés de recherche pour sensibiliser et éviter un « usage cynique » de ces outils de mesures et d’évaluation. Ces derniers, de par une démocratisation des données utilisées par un plus grand nombre d’acteurs de aux objectifs variés, font l’objet d’un ensemble de point de vigilance par une nouvelle garde d’acteurs à la croisée entre la scientométrie et l’étude des sciences et technologies (STS)(cf. la partie du chapitre 3).


Exemples de projet
  • NanoBubbles

« Le projet NanoBubbles, dirigé par 4 chercheurs des universités de Paris Sorbonne Nord, Maastricht, Grenoble-Alpes et Radboud, en collaboration avec des chercheurs du CNRS, de l’université de Twente, de l’IRIT et de l’école des Ponts. Le projet se concentre sur comment, quand et pourquoi la science ne parvient pas à se corriger. Pour comprendre comment la correction de la science fonctionne ou échoue, le projet NanoBubbles combine des approches issues des sciences naturelles, de l’ingénierie9 (traitement du langage naturel) et des sciences humaines et sociales (linguistique, sociologie, philosophie et histoire des sciences). » https://nanobubbles.hypotheses.org/


En résumé, une longue tradition de l’étude des sciences regroupant des approches méthodologiques et théoriques variées – provenant des sciences sociales principalement – traverse le milieu académique allant de la sociologie, la philosophie, l’histoire des sciences à la structuration de communautés transdisciplinaires telles que les études des sciences et technologies (STS) et les sciences des mesures (scientométrie, bibliométrie). Aujourd’hui cette tradition est considérée comme descriptive et observationnelle alors que les nouveaux courants apparus plus récemment – portés par des communautés bio-médicales – font preuve d’une approche plus interventionnelle et prescriptive. Ces communautés s’appuient sur des méthodes de recherche de plus en plus numériques, produisant ainsi toujours plus de données qu’il est possible de recueillir (via des bases de données, des entrepôts, etc.) et d’analyser. Il s’agit tout autant des résultats de recherche que des données produites au long des processus engagés en amont puis en avant de leur obtention, inhérentes aux pratiques de recherche (publications d’articles, de pre-print, d’essais cliniques, de navigation sur des plateformes, etc.). Ainsi, l’analyse de ces différentes productions et/ou traces numériques10, vise à mieux comprendre les communautés scientifiques, leurs usages tout autant que des mésusages en science. L’objectif dans une approche plus prescriptive est de participer à une « meilleure science » ouverte, inclusive, intègre et responsable.

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